PAROLES MORTES

LE SPECTACLE

 

Sept personnages, surpris, comme au pied de leur immeuble, sortant de chez eux, du marché, des toilettes, revenant de leur travail, du jogging… Avez-vous déjà essayé de parler à votre main, de prendre votre pied sans tomber pendant que vous marchez, de téléphoner à l’aide d’un journal ou de jouer du violon sur une jambe de bois ? Les protagonistes de Paroles mortes errent sur le plateau. Ils ne se voient pas entre eux. Du monde et des autres ils n’entrevoient que des morceaux : mains, bras, bouts de corps ou objets personnels, qu’ils prennent pour ennemi ou pour partenaire. Ils poursuivent sans fin sur scène des objets qu’ils voient, portés par des individus qu’ils ne voient pas. Chacun se croit seul au monde. Chacun épie un signe du destin. Chacun poursuit quelque chose : un tract, une jambe, sa main, un morceau de discours qui ne se rattache à rien.

La représentation se passe dans un théâtre. Nous faisons tous du théâtre. Nous manipulons tous de belles idées nous brandissons tous à bout de bras des explications, des solutions, des dogmes, des théories.

 

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L’ACTUALITÉ

Hier à peine aujourd’hui encore… Une guerre de plus. Les habitants d’un même pays d’une même ville qui hier encore emmenaient leurs enfants dans la même école aujourd’hui s’entretuent avec une violence rare… à 2000KM de Paris Pas envie de parler de cela. Envie de parler plus simplement de cette violence égoïste qui déborde de partout qui fait que le « sans-abri » évité dans la rue avec précaution se nimbe sur l’écran de télé d’une auréole de sainteté; qui fait que le voisin est dangereux, l’étranger un ennemi, le patron un salaud et l’employé une chair à bénéfices.

ROMÉO ET JULIETTE.

Hiver 94 à Sarajevo, deux jeunes adolescents, une jeune bosniaque et un jeune croate, se sont rejoints pour toujours sur un pont arrosé par les feux croisés des deux communautés. Pendant une semaine aucun des deux camps n’a osé récupérer les deux corps. Toute la presse en a parlé. L’amour a été plus fort que la mort . Mais la mort a été plus forte que l’amour. Tous les « Capulet » et tous les « Montaigu » du monde continuent à s’entre-égorger.

IMAGES

Des processions Des processions dans le sens des aiguilles de la montre pour construire, pour agir. Des processions dans le sens contraire des aiguilles de la montre pour se réfugier pour se souvenir. Mais surtout des mains dressées, des mains nues tendues. Cette image d’une main, bras nu, dressée au bout d’un corps. Des mains tendues que personne ne saisit; les mains levées au dessus de la tête des prisonniers. Une main dressée dans un au revoir définitif. Tout le monde vit tout le monde crie tout le monde s’agite. Tout le monde fait du théâtre tout le monde se cache tout le monde brandit à bout de bras des discours, des théories, des solutions, des idéologies. Tout le monde défend l’amour plus fort que la mort de Roméo et Juliette Tout le monde est amoureux. Tout le monde tue comme les « Capulet » et comme les « Montaigu » le plus souvent à distance, aveuglément, sans même le savoir, par surdité convenue, concertée.

MACÉRATION

Le travail de la création est une lente macération , une décomposition d’idées et d’actes que l’on croyait connaître. La création est comme un étang une eau stagnante où l’on jette des objets, des mots, des intentions… qui s’y noient et qui ressortent à la surface bouffis bleuis et pourtant reconnaissables ; peut-être parce que rendus monstrueux. Roméo et Juliette Le spectacle ne parle pas de Roméo et Juliette il s’en sert Le spectacle parle des aveuglements des violences des surdités qui nous jettent à corps perdus dans des guerres multiples qui nous empêchent de voir l’amour de Roméo et Juliette. Nous faisons tous du théâtre. Nous manil’actualité: Mésententes, imbroglios, méprises parfois risibles, parfois tragiques. Roméo et Juliette:lus), deux jeunes adolescents, pour toujours sur un pont arL- Roméo et Juliette Je n’avais pas l’intention de parler de Roméo et Juliette. Ce sont eux qui ont fait intrusion dans notre réalité théâtrale. Images tendues que personne ne saisit

 

NOTE DU METTEUR EN SCÈNE

Tout le monde veut parler. Tout le monde parle… Mais personne n’écoute. Nous vivons dans un monde d’infirmes sans voix, sans regards, sans égards. Un monde de morceaux, d’hypothèses, de mains, de bras, de discours. Un monde d’aveugles et de sourds. J’imagine qu’à ce monde il puisse advenir un moment de grâce; qu’il ait des visions, qu’il entende des voix et qu’il se mette à croire…

même provisoirement.

 

Les mots qu’on lance, les promesses qu’on fait, restent un moment suspendus dans le vide avant de retomber, brisés et saugrenus comme des jouets d’enfant. Le sol est jonché de paroles mortes.

 

Nous ne nous rencontrons plus que par morceaux.

 

Jamais un siècle n’aura produit autant de discours égoïstes, vides de sens.

Notre monde est envahi d’instruments de communication… et paradoxalement, jamais on n’a eu l’impression d’une aussi grande surdité. Tout le monde parle en même temps et personne n’écoute.Nous voilà contraints pour survivre de demander droit d’asile à nos théories, à nos droits sociaux, à nos minitels, à nos liftings, à nos télés…

 

Les bras nous en tombent. Nos jambes se dérobent. Nous perdons la tête. On nous casse les oreilles et les pieds. Nos yeux nous sortent de la tête. Notre langue est bien pendue. Dans la salle nos pas sont perdus. Nous ressemblons de plus en plus à des pantins désarticulés mais nous nous jetons à corps perdu dans la mêlée pour crier “MOI! MOI! MOI!”.

Seul l’amour, parfois, nous montre autre chose que nous-mêmes, …et encore!

 

Nous ne nous rencontrons plus que par morceaux. Nos mains, encore parfois se parlent; nos pieds, nos bras, nos hanches, nos prothèses s’entrechoquent…
Nos membres se font des signes désespérés, dansent ensemble, acceptent de piétiner conjointement un carré de sol commun. Pour combien de temps encore?

 

Notre siècle est devenu une mer de “corps morts” flottant , de bouées à la dérive et de balises de détresse . Qui répondra? Qui doit répondre? Aux dernières nouvelles, Godot n’est toujours pas venu. Et lorsqu’un bref instant un miroir nous renvoie notre image, nous éclatons de rire à la vue de nos efforts grotesques et désordonnés. Puis nous replongeons en apnée vers les profondeurs de notre solitude mentale.

 

C’est de cela qu’il nous faut rire férocement et de toute urgence, de cette incapacité à vivre au-delà de nos désespoirs.

François Lazaro.


L’ÉQUIPE

Pour sept comédiens, marionnettes et prothèses.

En coréalisation avec le Théâtre National Polonais BANIALUKA, déjà complice de « Samotnosc » (SOLITUDE).

Écriture Daniel LEMAHIEU, François LAZARO / Mise en scène François LAZARO / Scénographie Jerzy ZITZMAN (Théâtre BANIALUKA) / Musique Bogumil PASTERNAK / Construction Ateliers du théâtre BANIALUKA.

Avec Pierre ALANIC, Patrice PERRAULT, Philippe RODRIGUEZ-JORDA, Lucyna SYPNIEWSKA, Ryszard SYPNIEWSKI, Tomasz SYLWESTRZAC, Wladislaw ANISZEWSKI. (distribution provisoire).

Coproduction Théâtre-Espace-Marionnette/ Théâtre National Banialuka (Pologne), Massalia Théâtre de Marionnette – Système Friche Théâtre de Marseille / Théâtre d’Arras / Festival du Val-d’Oise